Une autre formulation source de difficultés psychologique est le fameux « pourquoi vit-on ? », avec ses variantes « quel est le sens de l'univers ?», « que fais-je sur cette terre ? » etc.
Il y a, là encore, un problème linguistique.
Tout d'abord, le « pourquoi » est ici entendu dans le sens « pour quoi », c'est-à-dire « dans quel but ? » Du moins faut-il l'entendre dans ce sens, car c'est ainsi que ces questions nous importent vraiment. Il y a en effet souvent confusion avec le sens plus « descriptif », « à cause de quoi ». Or, un but, une intention se trouve nécessairement dans un esprit donné, à un moment précis, relativement à une action initiée (ou envisagée) par ledit esprit. Par exemple, lorsque je me pose la question « pourquoi je pèle des carottes ? » ou même « pourquoi je mange une carotte ? », la question a un sens, car la finalité dont il est question ici existe bien, elle se trouve en moi, à un instant précis, et concerne une action précise de moi-même, et encore : à condition que j'ai volontairement décidé de manger la carotte, pas que je l'ai mangée de façon impulsive... (dans ce dernier cas, la question sera comprise dans le sens de la recherche de la cause : « je mange à cause de mon instinct »).
Par contre, lorsque je me pose la question « pourquoi je vis ? », la situation est très différente car je n'ai pas décidé de venir au monde, ma vie n'est pas une action de ma part (de plus, je n'étais même pas là lorsqu'elle a été « faite », et de surcroît, personne ne l'a vraiment faite !) À la limite, on pourrait dire que la finalité se trouve chez mes parents. Mais dans ce cas, la question devrait être formulée ainsi : « pourquoi mes parents ont-ils conçu un enfant, tel jour ? » (si tant est qu'il y ait vraiment eu volonté de leur part) et alors cette finalité m'importerait moins : ce serait leur problème, pas le mien. Ce n'est clairement pas la question qui nous tourmente, en général !
Pour « le sens de l'univers », c'est pareil (et même pire) : la question ne peut concerner que le très hypothétique* « créateur de l'univers », et ce serait alors son problème...
On voit qu'il y a une appropriation intempestive par « moi » d'un but hypothétique qui de toute façon ne me concerne pas, d'où l'absurdité fondamentale de l'inquiétude métaphysique correspondant à ce questionnement. Il faut bien se dire que le problème n'est pas que nous n'aurions pas de réponse à cette question, mais qu'elle est elle-même absurde, ou du moins, sans intérêt pour nous. La perception d'un intérêt à cette question est le fruit d'une sorte d'amalgame égocentrique : on fait sienne une finalité éventuelle, qui, au mieux, ne nous concerne pas, au pire, n'existe pas.
Y apporter une réponse positive, du genre « pour aimer Dieu », « pour faire connaître l'harmonisme » etc. c'est s’illusionner. Cela peut conduire au fanatisme de celui qui « a une mission ». Le fait est qu'on aimerait bien « avoir une mission », qu'on aimerait bien que quelque chose à l'extérieur de nous (et dont l'autorité s'imposerait d'elle-même) nous indique ce que l'on doit faire, mais ce ne peut être qu'au prix d'un aveuglement volontaire, d'une démission de la raison. Cette erreur est vraisemblablement à l'origine de la démarche religieuse (et de bon nombre de philosophies). On pense souvent, fort naïvement, que la seule alternative à cette démarche ne peut être qu'une sorte de débauche égoïste. Or, on peut parfaitement réaliser que l'on préfère spontanément un objectif du type « apprendre à aimer », qu'il n'y a donc pas besoin d'une autorité extérieure pour nous y conduire. Par cette voie plus humble et lucide, consistant à reconnaître ses propres fins comme seulement siennes, plutôt qu'à se hisser au dessus de l'univers entier en s'associant quelque part à des fins « divines », on est assuré de ne pas tomber dans un fanatisme inhumain, dont chacun peut constater les méfaits à travers l'Histoire.
L'erreur consiste ici à chercher à l'extérieur de soi, ce qui ne peut être qu'à intérieur. On retrouve ici une caractéristique fondamentale de l'harmonisme rationnel, qui consiste à bien dissocier le subjectif de l'objectif, l'émotionnel du perceptuel, en particulier, en ne cherchant pas un sens à l'univers (puisque la notion de sens, en tant que finalité, relève de l'émotionnel, tandis que l'univers relève du perceptuel).
On retrouve là tout l'intérêt d'analyser les choses rationnellement, en particulier le langage lui-même, afin de ne pas en être dupe. Plus précisément, l'harmonisme rationnel consiste à se fonder sur le désir d'harmonie, parce que c'est ce qui reste au fond de soi, lorsqu'on a pris le temps de chercher ce qu'il y avait de plus profond et cohérent en soi-même. On peut ainsi parler d'une philosophie fondée sur la liberté et la connaissance de soi, par opposition à une autorité extérieure (révélations et autres mystifications). voir l'historique
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